Conférence de Jérôme Ducros au Collège de France, invité de Karol Beffa


Voici la conférence en vidéo http://www.youtube.com/watch?v=Yot1zZAUOZ4


Jérôme Ducros ne pose le vrai problème qu’au bout de 6 minutes : le divorce entre le public, les mélomanes, et les compositeurs contemporains. On doit même forcer les étudiants des conservatoires pour qu’ils s’y intéressent. A ce problème, J.Ducros répond tout simplement que la musique moderne atonale ressemble à s’y méprendre à du n’importe quoi, ce n’est donc pas la peine de s’y intéresser et qu’il faudrait donc revenir définitivement à la tonalité. D’autres musiciens ou spécialistes choisissent pourtant d’aider le public à comprendre ces musiques en y faisant apparaître leur cohérence. Mais de cette approche-là, de ces gens-là, le conférencier n’en parle pas, évite le sujet, comme de nombreux autres aspects du problème et du débat. C’est ce qu’on appelle un parti pris extrême, une vison sélective, partielle et partiale de la réalité, un mensonge par omission. C’est ce qui l’amène à faire des fautes intellectuelles, plus ou moins volontaires, tout au long de sa démonstration.

            La première de ces fautes est de ne choisir comme exemples musicaux que des extraits caricaturaux, édifiants et rebutants pour le public. Dès le début, la prédiction de Jules Verne se serait réalisée à travers la Klavierstuck X de Stockhausen, jouée par Pollini, faite de clusters (avec les coudes et les bras). Il aurait pu aussi choisir le Klavierstuck IX (il ne fallait pas la chercher bien loin...) qui choque beaucoup moins.





Ou bien encore cette œuvre du même compositeur, Stimmung, pour ensemble vocal a capella, qui est beaucoup plus représentative de l’œuvre de Stockhausen pour son aspect mystique et pour l’influence et l’impression qu’elle a laissé chez les autres artistes.






            À son extrait soigneusement choisi, donc, il oppose un court extrait du concerto pour violon de K. Beffa, qui est certes très beau. Les extraits que j’ai choisi ci-dessus me semblent très beaux aussi, mais il faut rappeler que la Beauté est désormais une notion subjective en art…Il s’est d’ailleurs excusé de la trop courte durée de son extrait choisi (le compositeur est dans la salle), mais pourtant ne s’était pas excusé pour le plus court extrait encore de Stockhausen (qui doit bien doucement rigoler en assistant à la scène depuis sa planète Sirius ou il est retourné, ou peut-être se retourne-t-il dans sa tombe…)



            La deuxième faute majeure est d’insister sur la séparation entre musique atonale et musique tonale. Il admet la porosité entre ces deux musiques, l’inclassabilité de beaucoup de musiques, mais balaie tout ça d’un revers de la main pour se pencher sur les différences profondes entre ces deux camps. Pourtant, l’atonalisme est un concept trop englobant, rassemble dans un même panier des musiques très diverses, diversité dont il ne s’intéresse guère ou qu’il méprise. C’est un concept au contour flou, dit-il, ce qui est bien juste, mais il se propose en fait d’exagérer ces contours. En réalité, les véritables compositeurs, les grands compositeurs, se placent au-dessus de ce débat, ne se préoccupent pas de savoir dans quel camp ils se placent, de savoir quel degré de tonalité ou d’atonalité contient leur musique. Leurs langages musicaux, s’ils s’affranchissent de la tonalité, empruntent quand même souvent au système tonal bien des éléments et des procédés. Si on veut faire une séparation entre les deux, il ne s’agit pas d’une rupture mais d’évolutions progressives. Les post-romantiques (Wagner, R .Strauss), toujours classés dans la musique tonale, ont rendu parfois les contours de la tonalité très flous, jusqu’à les abolir, et d’autres compositeurs comme Bartók ont utilisé la polymodalité jusqu’à offrir un environnement sonore parfois atonal. On peut encore remonter dans le temps pour retrouver l’origine de la disparition de la tonalité : elle se trouve dans sa naissance elle-même, tel un être vivant, sa mort était déjà programmée. Le tempérament égal a permis l’utilisation de toutes les notes de l’échelle chromatique comme notes toniques (le Clavier Bien Tempéré de Bach est en quelque sorte une œuvre dodécaphonique à grande échelle), et donc a permis les modulations dans des tons de plus en plus éloignés. Ce qui a stabilisé le système tonal l’a aussi fragilisé.

            Bref, la clé du langage d’un compositeur, ce n’est pas de choisir entre tonalité et atonalité comme le prétend Ducros. Il veut à tout prix classer les musiques et leurs compositeurs dans telle ou telle catégorie, ce qui est une imposture intellectuelle. Il classe par exemple le Concerto à la Mémoire d’un Ange d’Alban Berg, dans la musique sérielle. En réalité, ce chef d’œuvre ne l’est pas à proprement parler, elle utilise même quelques éléments de musique tonale. À la fin de la conférence, il désigne les compositeurs modernes réutilisant des éléments de langage tonal, comme des compositeurs admettant timidement la nécessité du retour de ce langage. En fait cette habitude qu’ont les compositeurs modernes de mélanger les langages, ou de situer leur langage dans des contours flous, de rester inclassables, et une ancienne habitude. Il ne s’agit pas d’un retour.




            À propos de ce très bel exemple du concerto d’A. Berg, le conférencier raconte une anecdote : un grand maître aurait été incapable de corriger les fausses notes dans sa réduction pour piano, parce qu’il avait laissé sa partition correcte à la maison. Cette anecdote vient renforcer sa démonstration, édifiante pour le grand public, qui veut montrer que la musique atonale, c’est n’importe quoi : même les grands spécialistes sont incapables d’entendre les fausses notes, alors que même un auditeur quelconque est capable d’entendre la moindre fausse note dans une musique tonale. On ne peut pas contredire cela, mais c’est vrai pour certaines musiques atonales, surtout les exemples qu’il a soigneusement choisi, mais pas toute. Il invalide l’absence de la tonalité, en démontrant les facilités de perceptions propre à la musique tonale et en mettant en évidence l’absence de ces processus dans les musiques atonales. Mais ça paraît tellement évident… C’est comme s’il nous disait : vous aimez les bananes, vous voulez des bananes ? Et bien c’est dommage, je n’en vends plus, je vends maintenant des poires. Vous n’en avez jamais mangé, jamais goûté ? C’est dommage, vous ne pourrez jamais apprécier puisque le goût de la poire est complètement différent de ce que vous avez déjà pu apprécier dans la banane…


De plus, le fait qu’un spécialiste même ne soit pas capable d’entendre des fausses notes dans l’exécution d’une pièce atonale, ne veut pas pour autant dire qu’elle est indigne d’être reconnue. Le public se presse dans les musées d’art contemporain du monde entier, pourtant certains tableaux pourraient être accrochés à l’envers, ou remplacés par une reproduction qui contiendrait certaines erreurs, que personne ne s’apercevrait de rien. L’essentiel, c’est de percevoir l’ensemble, le geste, le rythme, les couleurs, la manière dont les lignes et les courbes, les volumes, les textures, évoluent et communiquent entre elles.  Pour la musique c’est la même chose, et le vocabulaire (les lignes et les textures) est parfois le même. Ainsi, dans une œuvre spectrale (G.Grisey, T.Murail…) on peut faire beaucoup de fausses notes sans beaucoup déranger l’auditeur, mais la perception de l’œuvre s’en trouvera sérieusement affectée. On considère parfois Stimmung de Stockhausen comme étant la pièce qui a initié le mouvement spectral, mais la pièce inaugurale incontestée est plutôt celle-ci : Partiels de Grisey. Dès les premières mesures, on comprend bien le principe le plus simple de cette musique qui ne laisse pas de place à la fausse note : un mi grave de trombone, martelé par la contrebasse, donne place à l’irisation de ce son par les instruments à vent. C’est comme si le son initial se décomposait sous nos yeux, ou plutôt nos oreilles. Si la contrebasse jouait un ré à la place d’un mi, ce serait le bide assuré. Ensuite, le spectre détaillé se déforme vers un complexe sonore inharmonique, bruitiste (dans ce passage il y aurait certes la place à quelques petites fausses notes), et encore après il y a d’autres surprises. C’est aussi un contre-exemple du propos de Ducros, affirmant que la musique moderne atonale n’est jamais surprenante et réduit l’auditeur à une totale passivité. C’est évidemment faux et il y a de nombreux autres contre-exemples.






            Ducros est très intéressant quand il explique clairement, avec des mots simples et des exemples à l’appui (vers la 23ème minute), les procédés de la musique tonale et les moyens qu’employaient les compositeurs classiques pour nous surprendre, tromper nos attentes ou au contraire les satisfaire. Mais contrairement à ce qu’il prétend, on le voit bien dans les exemples que je donne et dans bien d’autres encore, les compositeurs contemporains peuvent aussi le faire avec des langages différents. L’inverse est aussi vrai : des compositeurs contemporains de musique tonale peuvent très bien ne pas nous surprendre pendant longtemps, comme le minimaliste Phillip Glass. Mais c’est ce qui fait parfois toute la beauté de sa musique :



           
            Il effectue très judicieusement la comparaison du langage musical avec le langage courant. Nous avons droit à un exemple de poésie dadaïste vers la 29ème minute. Il devrait en lire plus souvent, ça lui ferait du bien et ça le décoincerait un peu, je lui recommande notamment les Feux de Joie de Louis Aragon, en particulier le poème surréaliste Pierre Fendre. Sinon il y a aussi tous les poètes surréalistes en passant par André Breton bien sûr et Antonin Artaud.



            Alors comme ça, il paraît que la musique populaire n'a jamais été et ne sera jamais atonale ? (44ème minute)
Ah bon…


La première minute de musique, c’est surement tonal, et la suite ?




            En résumé, le problème de perception de la musique moderne par le public est lancé, mais il n’y répond que par la négative. La négation vient déjà dans le terme d’atonalisme, qui est un terme trop vague, insuffisant pour décrire les langages et les mouvements musicaux différents qui sont apparus depuis le début du XXème siècle. Il persiste pourtant dans cette voie sans jamais parler de tout ce qui est positif, la richesse des différents mouvements musicaux, néo-sérialisme, spectralisme, post-modernisme, minimalisme, électro-acoustique et musique concrète etc.…  qui mériteraient de gagner un plus large public. Puis tous ces compositeurs, en plus grand nombre, qui n’appartiennent à aucune de ces catégories, ou qui possèdent leur propre langage inspiré parfois de ces différentes écoles.  Les catégories de modalité, tonalité, atonalisme, polymodalité etc. sont plutôt théoriques et ne correspondent pas toujours à la réalité du compositeur d’aujourd’hui. En maintenant son public dans ces critères, ces illusions, cette vision simpliste et erronée, le conférencier le maintient aussi dans l’ignorance. Il le rassure dans sa facilité à percevoir la cohérence de la musique tonale, et le dissuade de surmonter ses difficultés à s’intéresser à d’autres musiques utilisant d’autres langages, le contraire de ce pourquoi il est là. Comment un musicien aussi brillant et savant, peut faire autant d’approximations et d’erreurs ? Donner un aperçu tellement partial, mentir par omission ? Inciter à l’étroitesse d’esprit ? Il semble essayer, en tant que défenseur de la musique contemporaine tonale dont Karol Beffa semble être aussi adepte, de se créer une audience, se faire une petite place dans le monde impitoyable de la création musicale…




Petite sélection d’œuvres avant-gardistes :

Ionisation d’Edgar Varèse   http://www.youtube.com/watch?v=TStutMsLX2s

The Unanswered Question De Charles Ives    http://www.youtube.com/watch?v=kIsmD8DbCis

Le Sacre du Printemps D’igor Stravinsky    http://www.youtube.com/watch?v=fsl3AGgHzGU

Viderunt Omnes de Perotin (avant-garde du XIIIème siècle) http://www.youtube.com/watch?v=NnWhThoW8N0








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