JOHN ADAMS ET SES INFLUENCES


             J’ai voulu parler de ce compositeur américain que j’affectionne particulièrement pour son génie et sa singularité: sa production est très inégale, évolue entre œuvres easy-listening (voire kitsch comme Grand Pianola music) et grands chefs-d’œuvre. John Adams est un excellent témoin de notre temps et de l’histoire récente : en premier lieu par l’univers sonore qu’il décrit souvent, peuplé d’éléments rapides et agressifs évoquant la circulation urbaine ou la télévision bruyante par exemple. En second lieu par les sujets abordés dans ses œuvres, ses opéras en particulier (Nixon in China, dont le livret reprend des extraits de discours de Nixon et de Mao, Doctor Atomic, avec comme personnage principal le physicien Oppenheimer travaillant sur l’élaboration de la bombe nucléaire dans un climat tendu pré-apocalyptique). Par là-même il renouvelle les mythes anciens dans notre société moderne, et ajoute une dimension de tragédie aux événements récents. Il a également composé une œuvre en hommage aux victimes du 11 septembre 2001, On the transmigration of soul, qui n’est pas une œuvre tragique bien évidemment.

            La musique répétitive de Steve Reich a été d’une grande influence dans ses débuts, mais il va très vite se détacher du mouvement musical minimaliste. Phrygian Gates pour piano solo est un bon exemple de cette première période, voici aussi Shaker Loops pour orchestre à cordes, avec ses motifs mélodiques vifs, en dents de scie (les éléments rapides dont je parlais avant) :


            Une autre oeuvre remarquable : la Chamber Symphony, qui reprend le même effectif que la première symphonie de chambre de Schoenberg, avec quelques instruments électroniques en plus. D’une grande richesse polyphonique et rythmique, cette œuvre s’inspire de musiques populaires de film et de dessins animés humoristiques, comme en témoigne ce troisième mouvement, Roadrunner, rapide et comique comme une course effrénée de Bib-bip et le coyote.


            Comme on l’a vu dans cet extrait, Adams est un des rares compositeurs à mêler de nombreux éléments et aspects de la musique populaire à la musique savante. Il s’est même essayé tout simplement à la musique populaire, avec notamment la comédie musicale I was looking at the ceiling and then I saw the sky, qui à mon avis n’est pas une œuvre très intéressante, en tant que succession de pastiches de compositeurs et interprètes pop ou rock, et ce par un compositeur classique contemporain. Cet attrait pour le vulgaire (dans le bon sens du terme), il le doit en partie à Charles Ives (1874-1954), compositeur américain très visionnaire. Ce compositeur, au langage musical vraiment particulier pour son époque, va marquer une profonde influence sur Adams.

Charles Ives a vécu dans son enfance deux expériences sonores décisives. La première, c’est l’apprentissage musical que lui a inculqué son père : pour entrainer son oreille musicale, celui-ci accompagnait Charles au piano dans une tonalité différente de celle dans laquelle il chantait. On peut dire que le père de Charles Ives est véritablement l’inventeur de la polytonalité. La deuxième expérience s’est déroulée un 4 Juillet pendant la fête nationale: en haut d’une colline, Charles contemplait et écoutait deux orchestres d’harmonie différents, chacun situé dans un village différent, et qui jouaient donc deux musiques différentes en même temps. Plus tard, devenu compositeur, Ives inventera une forme de polytonalité dans sa musique. Certaines pièces symphoniques, comme Fourth of July, évoluent d’une douce ambiance vers une cacophonie de mélanges de thèmes populaires ou patriotiques.
Plusieurs décennies plus tard, Adams pastichera Ives dans une œuvre dont le titre est sans équivoque : My father knew Charles Ives.  Voici le 2ème mouvement, The Lake. On peut y entendre l’influence dans l’orchestration, notamment les sonorités suraiguës et mystérieuses. Dans le premier mouvement, on peut y entendre un mélange de fanfares, et même une citation du thème de Superman entre autres (mais qui n’apparaît pas dans cet extrait…)


On peut trouver une autre similitude, moins évidente, entre deux œuvres de ces deux compositeurs. D’un côté, voici une des œuvres les plus remarquables de Charles Ives, The unanswered question.



Sur un long et très lent tapis sonore tonal des instruments à cordes, se superposent à tour de rôle une phrase mélodique non tonale de la trompette solo (la question), et les autres instruments à vent qui vont tenter de répondre à cette question. La question restera presque inchangée tout au long de la pièce, mais les autres vont commencer à s’énerver un peu, jusqu’à prendre cette question en dérision. La sagesse du tapis sonore, et la question de la trompette qui vient à peine le perturber, resteront imperturbables.

De l’autre côté, une pièce d’Adams, qui tranche avec les extraits précédents, par sa simplicité et son dépouillement : Christian zeal and activity.


On y entend la superposition de deux mondes sonores presque opposés, un tapis sonore de l’orchestre de chambre, et de la bande sonore du prêche d’un prêtre catholique évoquant un miracle de Jésus, la guérison de la main sèche (paralysée). Le discours a été morcelé, et la plupart des phrases sont répétées plusieurs fois, surtout la question Why would Jesus have been drawn to a withered hand ? dont la réponse n’est jamais précise et claire (elle se trouve peut-être dans l’amour et la sagesse infinie symbolisés par l’orchestre) Il faut noter aussi la contradiction de la répétition multiple de Right now ! avec le sentiment d’éternité. Le prêtre évoque la présence du Christ par le pouvoir du Saint-Esprit, ici et maintenant. L’instantané, le ponctuel, se juxtapose avec l’atemporel et l’éternel pour former une idée cohérente.

Pour finir, voici le magnifique concerto pour violon, l’onirique 2ème mouvement, The body through which the dreams flow (qui visiblement, à ce que j’en crois de cet extrait youtube, a été repris comme musique d’un jeu vidéo). La bande son électronique apparait dans ce mouvement presque comme un instrument à part entière de l'orchestre.

Dans le 3ème mouvement, Toccare, on retrouve des aspects caractéristiques du compositeur déjà cités : des traits mélodiques nerveux, un tempo rapide très marqué, un refrain aux accents de musique populaire ou folklorique.



Autres œuvres notables (liste non exhaustive) :
Century Rolls, concerto pour piano
Naïve and sentimental music, symphonie
Gnarly Buttons pour clarinette solo et ensemble
Harmonielehre pour orchestre.

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